L’abécédaire de Didier

 

Ames : C’est le nom de mon label, qui a été rendu possible il y a quelques années lorsque j’ai enfin eu mon propre studio d’enregistrement. C’est un label d’accueil à but non-lucratif qui me permet en toute autonomie d’aider des musiciens qui gravitent autour de ma vie, comme mon frère Francis et mes amis Jean-My Truong, Niels Lan-Doky ou Dimitri Naïditch…

Brubeck : J’avais 20 ans et je débarquais seul à New York pour jouer au Carnegie Hall. C’est Grappelli qui m‘avait recommandé auprès de Dave Brubeck. Imaginant qu’il me demanderait de jouer « Take Five », j’ai essayé sans succès de trouver la partition avant mon départ. Par chance, ce titre était au programme musical de mon vol Air France. Tout au long du voyage, j’ai guetté son passage pour l‘apprendre par cœur. J’ai connu le soir du concert la plus émouvante ovation de ma vie.

Centre des musiques Didier Lockwood : Au départ on m’avait dissuadé de me lancer dans cette aventure dont je suis aujourd’hui très fier. L’école a maintenant fait ses preuves, et a pu déménager il y a quelques années dans une friche industrielle, s’agrandir et s’intégrer dans un  vaste centre de loisirs. Grâce à ce projet pilote, on  a pu enfin disposer d’un espace pédagogique ou on pouvait travailler librement la transversalité entre la musique, la danse, l’art audiovisuel, l’art plastique et le théâtre.

Diva : Comme le titre du film qui m’a fait apprécier le chant lyrique, et aussi la femme que j’aime…

Enfants : J’ai trois filles formidables, sans compter tous les enfants dont je m’occupe à l’école dans ma classe, comme Fiona Monbet (24 ans) qui est en train de rapidement s’imposer comme la meilleure violoniste de jazz féminine au monde. Croyez-moi! J’aime orienter et donner confiance. C’est très stimulant de travailler avec des jeunes. J’apprends beaucoup à leur apprendre.

Fusion : C’est le titre d’un album qui célèbre en 1981 mes  retrouvailles avec Christian Vander. C’est aussi le nom d’un mouvement qui manque aujourd’hui. Le jazz fusion a été canardé d’une manière très injuste. Les médias rock l’ont délaissé et la critique de jazz l’a rejeté. C’était pourtant un formidable vecteur de réconciliation populaire avec un public jeune que l’on a perdu et l’on n’a pas retrouvé.

Grappelli : Il reste un modèle. Dans sa carrière, des galères des débuts aux galas de son embellie finale, Stéphane aura tout connu. Comme, après la mort de Django, un  purgatoire de près de 15 ans  au Toit de Paris à l’hôtel Hilton. Je me souviens de mon denier concert avec lui et Petrucciani à Nice en 96. Bien que très fatigué, il avait toujours une âme de gamin et ce regard d’enfance inépuisable. La vie était pour lui un grand jeu qui n’a cessé de l’amuser.

Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle : En me confiant la présidence de cette institution, on me permet notamment de participer à l’élaboration du socle des fondamentaux afin de faire remonter la pratique et l’éducation artistique dans l’enseignement public. C’est un travail de fond que nous menons avec l’Etat à travers les ministères de la culture et de l’éducation nationale. J’ai un projet d’imprégnation : faire des collèges et des lycées aussi des lieux de diffusion artistique. Cette mission passionnante vise à créer de nouveaux publics.

Instruments : Je joue du violon, mais je joue avec la trompette, le saxophone et le piano. Quand on est musicien, on n’a pas de mal à se mettre à d’autres instruments. Le problème, c’est d’avoir de la musique de la tête. Avec le violon, c’est une histoire d’amour à la vie à la mort. Je crois le connaître, mais il me surprend  toujours. Il ne faut jamais avoir l’impression de le dominer. On n’est jamais meilleur que dans le lâcher prise, quand on laisse faire l’inconscient et qu’on improvise en pensant à tout autre chose.

JMS : C’est le label de Jean-Marie Salhani. À son évocation, c’est tout un pan de ma vie qui défile. Au départ, c’était comme un grand frère qui m’a permis pendant quatorze ans de développer ma carrière et de voler ensuite de mes propres ailes. Il m’a appris la confiance en moi et l’ouverture au monde. C’était  un vrai producteur. Il n’y en a plus de son espèce aujourd’hui. Il n’y a que des directeurs artistiques qui viennent tous du marketing.

Kid : C’est le titre d’un disque avec Alphonso Johnson (Weather Report) dont j’ai composé la musique en quinze jours de retour d’un voyage torride au Brésil. C’est un beau souvenir de ma période jazz rock. Plus de 50 000 exemplaires vendus !  Sur la pochette, il y a, jouant au poker, deux amis aujourd’hui disparus et bien regrettés, Ferdinand Lecomte et Patrick Tandin.

« Libertad » : C’est le titre d’un opéra latin jazz créé à l’Opéra Comédie de Montpellier. Le monde du jazz et celui du classique manifestent par rapport à mes œuvres symphoniques le même intégrisme, la même indifférence. Mon concerto pour violon électro-acoustique et orchestre « les Mouettes » est sans doute l’ouvrage dont je suis aujourd’hui le plus fier. En Russie, je suis reconnu pour mes compositions classiques qui y sont beaucoup jouées  Pas en France. Cela me fait rire.

Magma : Cela a été mon service militaire. J’y ai perdu quelques dents mais gagné beaucoup d’enseignements. On se foutait à cette époque de la fiche de paye. J’étais, comme tous les autres équipiers du théâtre Magma, totalement allumé. Je veux le rester toujours. Avec le temps, j’ai appris à me prendre en charge. À l’école comme sur scène, j’aime orienter sans diriger. Ainsi dans mon groupe, je n’impose jamais à un musicien de jouer telle ligne de basse ou tel arrangement. Je laisse faire parce que je fais confiance

«New World » : C’est le premier album que j’ai signé sous mon nom pour le label MPS. J’étais en 1979  le jeunot qui arrivait. Berendt me demanda qui je souhaitais comme batteur. J’ai répondu  « Tony Williams ». Au début de la séance, Tony  m’a regardé comme un petit con de blanc-bec. Sur les  premiers morceaux, il a essayé de me déstabiliser en truffant son jeu de pièges rythmiques. Ce qu’il ne savait pas, c’est que Vander m’avait mis au parfum « Fais gaffe ! Ne suis pas sa charley qui quitte souvent le tempo mais colle-toi à son drive de cymbales. »  Je n’ai pas trébuché et il m’a gratifié d’un « Great, Man ! »

« Out of the Blues » : Cet album publié en 85 fut mon premier grand succès. Une vraie surprise, car il est loin d’être mon préféré. J’y entends plein de défauts comme une certaine impatience rythmique. Je presse tout le temps. Nouvelle preuve que le succès n’est pas le critère de la valeur d’une œuvre.  Cela tient au bon timing, au moment opportun. C’était l’un des premiers enregistrements numériques et, depuis « New World », l’album qui annonçait un retour au « jazz jazz ». Du coup, toute la critique l’a encensé !

Petrucciani : Mon entente avec lui a été en tout point exceptionnelle. On partageait le même groove. Je ne luttais jamais avec lui comme je pouvais le faire avec Martial Solal, avec qui j’ai beaucoup appris. Il m’apportait un divan rythmique d’un confort absolu. Je ne prends jamais autant de plaisir qu’avec un musicien rythmiquement bien placé.

Quinquagénaire : 50 ans ! Je n’en reviens pas. Partir de Calais tout jeune pour arriver où  je suis aujourd’hui, je n’aurais jamais pu espérer dans mes rêves d’adolescent un tel parcours. J’ai souhaité  fêter cet anniversaire à l’Olympia. Je me suis fait plaisir en remontant mes vieux groupes fusion comme le  DLG, avec des  invités comme bien sûr Christian Vander, des musiciens d’Uzeb comme Alain Caron, mais aussi Benoît Sourisse et André Charlier. Entre chaque groupe, j’ai joué en duo avec un pianiste: Dimitri Naïditch,  mon frère Francis ou Martial Solal.

Riverbop : C’était un lieu extraordinaire animé par Jacqueline Ferrari. J’avais 20 ans et j’y ai connu de sacrés moments de folie. J’y ai fêté mon premier mariage. J’essaie aujourd’hui de monter un nouveau lieu. : le 8 1/2 qui tous les jeudis à l’Espace Kiron à Paris permet à de jeunes musiciens de se faire connaître. Il y a aujourd’hui de plus en plus de musiciens talentueux, ouverts, sans œillères, mais qui manquent cruellement de lieux pour s’exprimer.

Solal : Notre duo n’était pas évident. Nous sommes de deux signes très différents. C’est cette dualité qui a été la raison de son succès. Jouer avec lui a toujours été un challenge, mais j’avais compris les règles du jeu. C’est un architecte de l’impro qui se refuse à tout lyrisme. Moi, j’ai fait un effort pour aller vers lui et lui n’a pas cherché à me déstabiliser. J’étais toujours sur le qui-vive. Martial aimait ma rapidité de réflexe et ma capacité à le suivre dans ses chemins de traverse.

Texier : C’est le premier musicien qui m’a appelé après mon Grand Echiquier en 1978 avec Grappelli. Il m’a proposé de jouer en duo avec lui au  Caveau de la Montagne. Henri  m’a beaucoup appris, donné des repères et initié au monde des  standards. Il n’y a pas si longtemps que je peux me revendiquer « jazzman », un musicien qui peut jouer dans n’importe quel contexte avec tout le monde. J’en connais la syntaxe, le vocabulaire … Cela a pris du temps parce que je n’ai appris qu’empiriquement.

Uzeb : J’ai le souvenir d’avoir joué avec eux au Festival de jazz de Montréal devant 150 000 personnes. Uzeb, c’est le dernier groupe étendard du jazz rock. Sa musique, sans  prétendre être celle d’Ornette Coleman, était d’une grande qualité servie par un son exceptionnel. Il s’y manifestait une joie musicale simple qui permettait aux jeunes de s’apprêter, se préparer l’oreille pour écouter autre chose de plus complexe.

Valses : C’est lors d’une émission de télé avec Patrick Sébastien qu’est née l’idée de  « Waltz Club ». J’y rends hommage à la valse dans ses états et éclats, de Chopin à Debussy en passant par Viseur et Gainsbourg. Dimitri Naïditch a réorchestré ces valses avec tout son talent. Cet album n’aurait pu se faire sans la complicité de Marcel Azzola qui joue sur chaque plage d’une manière très touchante.

Warlop : Si j’ai moins d’affinités avec lui qu’avec Stéphane, il reste un violoniste d’une belle véhémence et fulgurance de jeu. Il y a aussi ce fameux trophée  « le Violon de Warlop » (aujourd’hui au musée de la Cité de la musique) que Stéphane donna symboliquement d’abord à Ponty, puis à moi et d’autres, comme Blanchard, Pifarély, pour marquer une sorte de passation de pouvoir. J’ai en projet de mettre sur pied un concours international de violon jazz dont une reproduction de ce violon serait le prix.

X = mot au choix de Lockwood : « Reconnaissance » : Je le prends dans sa double acception : Reconnaissance du public quand il me donne l’impression de lui faire un cadeau en jouant pour lui et de le réconcilier avec le violon et le jazz.  Mais aussi reconnaissance des musiciens. La confiance de mes pairs m’est importante. Comme celle, par exemple, de Maxim Vengerov, un violoniste virtuose qui vient s’initier au jazz au CDML.

Yves : C’est le prénom de mon père, malheureusement décédé en 2013.  Il a toujours été pour moi une référence. Toute ma vie est basée sur l’exemple de cet  homme cultivé et simple, cet instituteur au flegme britannique qui a sauvé grâce à la musique plein de gamins qui risquaient la taule. Il a su me donner la confiance en moi et le respect de l’autre.

Zao : Ce fut  pour moi en 1977 la succursale de Magma, mais dans une formule  rabelaisienne. J’ai apprécié de travailler avec « Faton » Cahen. Grâce à lui, j’ai repris les kilos que j’avais perdus chez Vander. Il y avait aussi Yochk’o Seffer. Je l’aime toujours pour ses excès, son énergie vitale et sa folie créatrice.